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Jonas et Franky: ‘Nous vivons dans une insécurité totale’

Publié le 28 mars 2013

Suite à une garde à vue de trois jours à la brigade de recherches de Yaoundé III au quartier Emombo, les deux transgenres ont été finalement relâchés dans la soirée du 27 mars. Mais tout reste à faire, estiment-ils, car leur vie au quotidien demeure un véritable cauchemar.

Jonas Singa Kumie et Franky Djome (Photo par Eric O. Lembembe)

Jonas Singa Kumie et Franky Djome (Photo par Eric O. Lembembe)

« Je me sens très mal. Je n’ai pas la conscience tranquille. Avec ce qui s’est passé [agression  au marché, menaces de mort  et garde à vue], je suis de plus en plus stressé. J’ai d’autant plus peur car ces affreux événements montrent que du jour au lendemain, on va retrouver nos deux corps inertes sans vie dans une rue de Yaoundé ». Ainsi s’inquiète Jonas Singa Kumie.

Franky Djome, son ami de longue date avec qui il a été en prison pour homosexualité, quant à lui, se sent à « demi mort ».

« J’ai de la peine à m’exprimer. Les mots me manquent. Tout ce que ce je peux vous dire, c’est que nous vivons un véritable enfer », déclare-t-il d’une voix sourde.

Après avoir passé trois jours en garde à vue à la brigade de gendarmerie d’Emombo à Yaoundé, les deux compagnons de fortune venaient à peine d’être libérés, aux environs de 19 heures, le 27 mars dernier, de leur cachette au tribunal d’Ekounou à Yaoundé. Le procureur général qui avait demandé leur libération quelques plutôt, avait demandé qu’on les cache dans une salle à l’abri des curieux et autres homophobes.

« Si au marché, on vous moleste, qu’en sera-t-il du quartier ou de la rue ? », s’inquiète-t-il.

« Nous n’irons plus jamais faire des courses au marché. Nous ne sortirons plus jamais. Pourquoi à chaque fois que l’on pointe notre nez dehors, nous sommes sujettes à toutes sortes d’intrigues et d’injures ? On nous lance des peaux de bananes, des pierres, etc. On crache sur nous. Qu’avons-nous fait ? Ne sommes nous pas aussi des êtres humains comme tout le reste ? », s’interroge Franky.

« Chaque jour qui passe, on reçoit des menaces de mort. On vit dans une insécurité totale. Dernièrement, des gars de notre quartier nous ont menacés en disant qu’ils vont d’abord bien nous violer et nous tuer par la suite. Tout ceci publiquement et rien ne les arrivera. D’autres pensent qu’on doit nous assassiner. Nous pendre. Que des gros pédés comme nous ne méritent pas de vivre au Cameroun », continue Franky.

Médiation « difficile »

Malgré la lettre de désistement de la dame blessée lors de la bagarre du 24 mars, Jonas et Franky ont été obligés de passer une troisième nuit à la brigade de gendarmerie d’Emombo. Pour leur libération immédiate, le commandant de brigade avait demandé qu’on paye « une somme de 100 000 Fcfa au ministère public », [l’équivalent de $195 ou 152 euros]. Montant que ne possédait ni les familles des deux transgenres, ni les médiateurs de l’association Cameroonian Foundation For AIDS (CAMFAIDS)   qui avaient promptement réagi depuis la garde à vue des deux jeunes gens.

« Le lendemain, 27 mars, l’un des assistants de Me Michel Togué, avocat de Jonas et Franky, est arrivé vers 10 heures pour s’enquérir du dossier. Après de moult discutions avec le gendarme chargé de l’enquête et le commandant de brigade, rien n’avait changé. Le commandant réclamait toujours 100 000 Fcfa, faute de quoi, Jonas et Franky seront purement et simplement déférés au parquet, nonobstant qu’il avait aucune plainte contre eux. Il estimait que les 20 000 Fcfa proposés la veille pour un arrangement à l’amiable par la mère de Franky pour la libération des deux transgenres étaient très insuffisants », témoigne Michel Engama, médiateur de CAMFAIDS.

Suite au refus catégorique du commandant, un mail sera envoyé à Me Togué en mission à Genève, qui demandera l’intervention du procureur du tribunal d’Ekounou. Ce dernier, qui connait très bien les deux transgenres, devenus très célèbres à Yaoundé depuis leur prison pour homosexualité, se rendra vers 13 heures à la brigade d’Emombo et sommera le commandant de transférer immédiatement les deux gardés à vue dans ses locaux au palais de justice d’Ekounou. Une heure plus tard, les deux jeunes seront déférés sous bonne escorte devant une foule de curieux et d’homophobes qui s’était entassée devant la brigade pour voir les « deux pédés ».

Une fois arrivée, au palais de justice, le procureur ordonna qu’on les amène à son bureau car une autre foule déchaînée s’était déjà formée à l’entrée des deux transgenres. Malgré quelques grincements de dents de certains de ses collègues, visiblement homophobes, le procureur gardera Jonas et Franky  jusqu’aux environs de 19 heures afin que la foule se dissipe. Quelques minutes plus tard, les deux jeunes seront mis dans un taxi express pour retourner dans leur domicile.

Agressions répétitives

Bien avant l’agression du 24 mars 2013, Jonas et Franky avait subi une autre altercation à Mokolo, autre marché populaire de Yaoundé.

« A notre passage, les vendeurs à la sauvette et autres commerçantes hurlaient que nous devions être lynchés, pendus ou alors tout simplement tués. Une femme a craché sur mon visage. Nous nous sommes mis à nous quereller. Les vendeurs nous ont  envahit et nous ont dépouillés de nos affaires. Nous ne sommes refugiés dans un petit shopping pour échapper au lynchage. Ce n’est que grâce à l’aide des forces de sécurité que nous avions pu nous en sorti de cette agression sauvage », se souvient Jonas.

— Eric O. LEMBEMBE

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